Camille Pascal : un roman d’amour et de Cour

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Écrivain du pouvoir (« Scènes de la vie quotidienne à l’Élysée »), Camille Pascal, aujourd’hui conseiller spécial du premier ministre, Jean Castex, analyse pour Versailles+ les raisons du succès de son dernier roman « La chambre des dupes », et en dévoile, en exclusivité, quelques secrets de fabrication :

Propos recueillis par Cyriaque BENOIST et Olivier CERTAIN, à la Galerie Pellat de Villedon

Versailles+ : Quel a été le point de départ de « La chambre des dupes » ?
Camille PASCAL : « Après « L’été des quatre rois », je ne voulais pas être catalogué écrivain du 19e. J’ai donc choisi l’époque du 18ème siècle à un moment de crise politique, L’un de ces moments où les individus doivent faire face à l’imprévu ».

V+ : Diriez-vous que « La chambre du roi » tient plus du roman que du récit ?
CP : « C’est l’éternel débat avec mes livres. Je ne le tranche pas. Je pense qu’il tient encore plus du roman que le précédent parce qu’à un moment donné, même si tout est vraisemblable et réel, il faut bien faire vivre les personnages ».

V+ : Quel serait le personnage avec lequel vous aimeriez dîner ?
CP  : « Le duc de Richelieu, sans aucune hésitation ».

V+ : Pourquoi ?
CP : « Parce qu’il est la quintessence du XVIIIe siècle. Le duc de Richelieu, d’abord sa vie couvre tout le siècle, il ne meurt qu’en 1788 et avec une réelle présence d’esprit.
J’en profite pour vous signaler que le duc de Richelieu et la duchesse de Châteauroux ont été les modèles des personnages de Pierre Choderlos de Laclos pour les « Liaisons dangereuses », c’est-à-dire respectivement Valmont et la Marquise de Merteuil et Valmont. J’ai voulu donner vie aux modèles des « Liaisons dangereuses » ».

V+ : Qu’est-ce qui vous a pris le plus temps entre le temps de recherche des sources et d’analyse des sources ou le temps d’écriture en lui-même ?
CP : « C’est évidemment le temps de recherche ; pour mes livres il y a toujours deux ans consacrés à la recherche et à l’accumulation des données et des sources et une année d’écriture. »

V+ : Est-ce que vous pouvez nous expliquer comment vous avez rendu les scènes aussi visuelles ?
CP  : « Chaque scène est un tableau du XVIIIe siècle, ce que peu, pour ne pas dire aucun critique littéraire n’a vu. Chaque scène est tirée d’un tableau célèbre, ou moins célèbre, du 18e.
Je prends un exemple : au moment de sa faveur, la duchesse de Châteauroux, qui a cédé quelques jours plus tôt au roi, veut offrir des étrennes au roi. Pour cela elle fait fabriquer un almanach dont la reliure était en laque de chine incrustée des initiales royales en diamants, cela, c’est le fait historique.
Ces cadeaux prestigieux étaient fabriqués à la demande par ce que l’on appelait les marchands merciers, « marchand de tout faiseur de rien ».
Le grand marchand mercier qui est spécialisé en laque de Chine et du Japon c’est Gersaint, installé au Pont aux Changes, dans sa boutique qui s’appelle « La Pagode ». Sachant que le peintre Watteau a représenté dans l’un de ses tableaux l’enseigne de Gersaint, la scène de l’acquisition devient donc la description du tableau.
Il m’a simplement suffi de donner une identité aux personnages représentés par Gersaint : la jeune femme qui porte une robe de satin rayé de gris et de rose qui est accoudée au comptoir de Gersaint, je me suis dit que ce serait la duchesse de Châteauroux.
Et ce qui est extraordinaire c’est ce que je représente donc comme sur le tableau avec cette robe rayée, je l’ai ensuite retrouvé comme une pièce de la garde-robe de la duchesse de Châteauroux.
Il y a une chose qui m’a toujours frappé, c’est cette phrase de Visconti qui dit quand il a tourné le Guépard, il a demandé que même dans les commodes il y ait du linge, et il disait : « le spectateur ne verra jamais que les commodes étaient remplies de linge de maison, mais moi je le sais ».
Eh bien pour mes livres c’est la même chose, le lecteur ne verra jamais que j’ai reconstitué à l’identique le parcours que la duchesse de Châteauroux devait emprunter pour rejoindre, par exemple, les petits appartements de Louis XV, la salle à manger, le nombre de marches, il ne le verra jamais, mais pour moi c’est important ».

V+ : Comment avez-vous eu accès à soixante-quinze lettres inédites de la duchesse de Châteauroux ?
CP : « Cela a été la grande découverte pour ce roman : On savait qu’une partie de la correspondance entre la duchesse de Châteauroux et Richelieu avait été conservée. Cela est cité au XIXe siècle par les frères Goncourt.
A Rouen, en effet, il y avait quelques lettres, mais qui m’ont paru être plutôt des copies du XIXe siècle que des lettres originales.
Mais dans une autre référence ils (frères Goncourt) parlent de la bibliothèque Victor Cousin, intégrée à la Sorbonne. Comme il faut toujours aller aux sources, même si ce sont les frères Goncourt, je suis allé voir ces lettres (originales).
Et là, je me suis rendu compte qu’il y avait des registres différents, il y avait en effet des copies, et c étaient bien les lettres utilisées par les Goncourt.
Mais surtout je me suis rendu compte qu’il y avait un carton avec tous les originaux et dans ces originaux, s’il y avait des pièces qui correspondaient aux copies, d’autres qui étaient totalement inédites.
Le conservateur m’explique que très certainement les Goncourt ont consulté dans les archives de la famille de Richelieu, mais que la famille ne les a pas laissés tout voir.
Quand le dernier duc de Richelieu est mort en 1950 et qu’il a donné la totalité des archives de la famille à la Sorbonne parce que la Sorbonne était une fondation du cardinal de Richelieu, eh bien elles m’attendaient depuis 1950 ! »

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V+ : Le style dans lequel vous arrivez à écrire donne l’impression que c’est un chroniqueur de l’époque de Louis XV qui nous raconte l’histoire ? Comment avez-vous réussi à trouver ce style de chroniqueur de l’époque ?
CP : « Tout d’abord, je baigne dans la littérature du XVIIIe siècle depuis que j’ai 15 ans. D’autres préfèrent le rap, mais moi à 15 ans ce que j’aimais c’est la littérature galante, les petits-maîtres du XVIIIe siècle, que ce soit Choderlos de Laclos, Mercia, Hamilton, Crébillon fils, enfin des noms aujourd’hui oubliés mais qui m’ont nourri.
Et puis pendant les deux ans de recherche, je ne fais que lire des mémorialistes, des souvenirs, des correspondances, et je fais extrêmement attention à ne pas me faire contaminer par une autre écriture ; c’est de l’ordre du sacerdoce car je m’interdis toute autre lecture. Mais du coup entre les souvenirs et une fréquentation quasiment quotidienne, ce style s’impose.
Il s’impose par ce que l’écriture est ainsi faite que l’on se demande qui dicte à travers votre cerveau, parfois je me suis même demandé si la duchesse de Châteauroux et le duc de Richelieu n’étaient pas un peu autour de moi. C’est quand même très étonnant cette histoire de la robe que j’invente, que j’emprunte à Watteau et que je retrouve comme réelle ! ».

V+ : Qu’est ce qui explique le succès très important de ce livre, est-ce l’attitude d’exigence vis-à-vis du lecteur ?
CP : « Je pense que le lecteur, contrairement aux critiques parfois, ne vous en veut jamais de l’amener très loin. En revanche, il peut vous reprocher de ne pas être accessible. Ce que j’essaie donc de faire c’est de l’amener très loin, et, au fond, même si lui ne voit pas, ne se rend pas compte de l’immense travail de précision, cela m’est égal.
Mais vous savez il y a une chose qui m’a beaucoup frappé, parce que je vous avais dit que mon écriture était visuelle, voire télévisuelle, voire cinématographique, c’est vrai, ce que j’essaie de faire, c’est d’être vraiment un regard du temps, c’est-à-dire de n’avoir aucun jugement et de ne pas être l’homme du vingt et unième siècle qui regarde de haut.
Et ça, je crois que les lecteurs l’apprécient. Après, à eux de décider.
Ce qui est amusant dans « L’été des quatre rois » qui est mon précédent livre, certains me disent « vous avez été très dur pour la monarchie », d’autres me disent « vous êtes un monarchiste », ça veut bien dire que j’ai laissé à chacun le soin de pouvoir s’emparer de l’histoire et au fond c’est cela le génie de la littérature ! »

V+ : Vous dressez un portrait très attachant et nuancé de Louis XV ?
CP : « Vous le trouvez attachant et nuancé, d’autres m’ont dit « Louis XV n’en sort pas grandi ». Donc vous voyez c’est ça qui est extraordinaire : Comme j’essaie de coller au plus près de la réalité, avec les bribes et les restes que l’histoire nous a laissé, je n’ai jamais conversé avec Louis XV. Mais j’en ai restitué quelque chose, bien que ce soit un personnage mystérieux, très secret ».

V+ : Quelle est selon vous la scène du livre qui soit la plus aboutie ?
CP : « Une scène que j’aime beaucoup, car c’est une des rares scènes d’extérieur, c’est l’accident lorsqu’un palefrenier tombe du carrosse et se fracasse le crâne contre une borne en forêt de Fontainebleau et que le roi fait arrêter le carrosse, descend pour réciter les prières, en demandant aux femmes qui l’accompagnent de rester loin, et qu’il joue là son rôle de roi, mais aussi de maître de maison, car c’est quelqu’un de la maison du roi qui est mort.
Mais où l’on voit aussi, au fond c’est l’un des seuls moments où le roi est approché par des gens qui ne sont pas la Cour, car dans la forêt au XVIIIe siècle vous avez un monde fou, c’est un monde plein, vous avez des voyageurs, des marchands qui traversent, des braconniers, des forestiers, des paysans qui glanent le bois.
J’imagine donc cet attroupement de sujet autour de ce roi vêtu somptueusement, qui a dû leur apparaître comme mieux habillé que l’archange Gabriel qui est dans leur église.
Roi, qui en quittant le cadavre de son serviteur, monte dans le carrosse en disant cette phrase : « Mais mes malheurs ne cesseront donc jamais » et où l’on voit aussi l’immense égocentrisme du personnage, mais qui est consubstantiel d’un roi de France ».

V+ : Qu’est-ce que ce moment du XVIIIe siècle aurait à apporter à notre période contemporaine ? Est-ce que cette époque aurait quelque chose à nous dire ?
CP : « Le passé ne nous dit rien d’autre que les hommes et les femmes sont les hommes et les femmes. C’est pour ça que l’histoire et la littérature permettent d’apporter au lecteur des vies disparues ou des vies qui n’ont jamais existé dans lesquelles il se retrouve, malgré l’étrangeté.
Ce qui peut nous apporter le XVIIIe siècle, même si c’était pour une élite extrêmement ténue, c’est le raffinement et l’élégance mis en toute chose.
Voilà des hommes et des femmes qui se protégeaient de la peur de la mort par une attention que nous n’avons plus, à la beauté des choses. Parce qu’aujourd’hui il y a des gens très riches qui s’entourent de luxe, est-ce pour autant de la beauté ?
Ce qui est extraordinaire au XVIIIe siècle c’est que la beauté et le luxe ne sont qu’une seule et même chose. En gros, il n’y a pas de mauvais goût ».

V+ : Alliant la rigueur de l’historien à la plume de l’écrivain inspiré, n’avez-vous pas créé un nouveau genre en soi ?
CP : « C’est ce que m’a écrit le président Giscard d’Estaing : Monsieur, vous venez de créer un nouveau genre. Effectivement il pourrait s’agir d’un néoréalisme historique, mêlant des faits exacts, des chansons et des correspondantes inédites avec les artifices de la littérature ».

V+ : Peut-on dire que le fil directeur de vos romains c’est le pouvoir ?
CP : « Je suis un écrivain du pouvoir, c’est incontestable. C’est mon expérience du pouvoir qui m’a permis d’écrire, c’est aussi ma différence avec d’autres écrivains, moi j’ai une expérience ontologique, personnelle du pouvoir, de sa structure, de ses permanences ».

V+ : Quel est votre prochain sujet de roman ?
CP : Mon prochain sujet restera dans le XVIIIe siècle, pour l’instant j‘essaye de voir si je peux vraiment construire quelque chose, mais j’ai vraiment envie d’écrire un livre sur la Régence ».

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