Comment Versailles a failli être la capitale de la France en 1873

par Bernard Legendre

Henri V, comte d’Artois, duc de Chambord et petit fils de Charles X, a bien failli rétablir la monarchie en France, qui plus est au titre de la branche aînée des Bourbon. Cela s’est passé à Versailles à l’automne 1873 mais l’échec fut si radical et si cuisant que les faits sont comme sortis de la mémoire nationale.

Pourtant l’occasion était belle, l’affaire mûrement préparée. Les Républicains qui avaient pris le pouvoir à Paris le 4 septembre 1870 après la déroute de Napoléon III à Sedan et le blocage de l’autre grande armée française à Metz, avaient voulu rejouer la partition des grands ancêtres de 1793. Mais leur version de la patrie en danger et de la levée en masse avait été aussi romantique que brouillonne et vaine face à l’état major de la puissante et fort rationnelle armée allemande à base prussienne. Le jeune Gambetta y gagna une célébrité de « résistant héroïque » mais la plupart de ses amis politiques étaient convaincus qu‘il fallait cesser le combat, reconnaitre la défaite et négocier une paix que l’on savait forcément humiliante.

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En février 1871, pour plus de sûreté, les français choisirent carrément des députés royalistes (plus de 400), résolument pacifistes, et les républicains furent réduits à une centaine dans l’assemblée installée à Versailles à compter de fin mars 1871. Le nouvel homme fort, nommé « président de l’ exécutif » était Adolphe Thiers, un vétéran orléaniste, l’un des seuls politiciens qui s’était opposé depuis le début à cette guerre aventureuse et mal préparée. La paix signée (10 – 18 mai), l’insurrection de la Commune de Paris vaincue (21 – 28 mai), l’ordre du jour était, aux yeux des députés, après la chute de l’empire bonapartiste et face aux périls supposés d’une République suspecte d’irréligion et de démagogie, à l’instauration d’un régime stable qui saurait protéger « l’ordre moral » – passion du moment – et reconstituer à terme une puissante armée. II fallait donner au pays, sur le modèle des autres grandes puissances d’alors, un monarque, mais assez moderne néanmoins pour s’accommoder des libertés publiques, du parlementarisme et ouvert même à un début de progrès social.
Les partisans des deux branches, légitimistes et orléanistes, conviennent comme les princes concernés eux mêmes, que des luttes fratricides seraient mortelles. Or il se trouve que la solution dynastique est en l’espèce assez simple :
Henri (branche ainée), 51 ans, régnera puis, comme il n’a pas de descendant, Philippe (branche cadette) lui succédera sans difficulté. Le retour des princes en France est autorisé le 8 juin 1871 et le comte de Chambord, exilé de longue date en Autriche au château de Frohsdorf au sud de Vienne, fait un séjour exploratoire, publie un manifeste certes un peu raide (8 juillet) dans lequel il assène que « l’on échappe pas par des expédients à des vérités éternelles » mais sans désespérer les députés. Ceux-ci votent, en octobre, le déménagement « définitif » des ministères de Paris à Versailles ; Henri V a d’ailleurs annoncé qu’il s’installerait au palais de ses illustres ancêtres.

« sauver la France au nom du Sacré Cœur »

Un nouveau manifeste du Comte le 25 janvier 1872 ne laisse quand même pas d’inquiéter nombre de ses soutiens :
outre qu’il entend écarter le drapeau tricolore pour « maintenir » (sic) les fleurs de lys, il déclare « refuser de devenir le roi légitime de la révolution ». Thiers ne croit pas ou plus, dans ces conditions, à une restauration et juge qu’après tout une République conservatrice, tel qu’il la pratique est « le régime qui nous divise le moins ». Cependant dès l’évacuation des troupes allemandes des derniers départements de l’est acquise, il est
« lâché » en mai 1873 par sa majorité qui lui reproche cette ouverture d’esprit et plus encore les victoires répétées des républicains, et parfois des radicaux, aux élections partielles. Il est donc remplacé par un tandem d’aristocrates, le maréchal Mac Mahon et Albert de Broglie, bien décidés pour leur part à relancer le processus monarchique et – air du temps – à « sauver la France au nom du Sacré Cœur ». Ils vont vite : Philippe d’Orléans se rend à Frohsdorf faire allégeance au Comte Henri puis une commission parlementaire, présidée par le béarnais Chesnelong, est chargée de préparer la nouvelle constitution du royaume de France. Elle était si bien préparée qu’elle est présentée au Comte, qui l‘approuve, à Salzbourg, dès le 14 octobre. Décentralisation vers les « provinces », résurrection des « corporations’, suffrage universel mais canalisé, liberté de l’enseignement au profit des religieux…
Sur l’affaire du drapeau, le prétendant lâche enfin du lest et consent à « une solution compatible avec son honneur » qui serait aussi « de nature à satisfaire l’assemblée et la nation ». Tout est donc prêt mais… va capoter sur une querelle de journaux, toujours à propos du drapeau.

Un septennat pour Mac Mahon

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En effet, apprenant que certains organes de presse annoncent, simplistes, qu’il a accepté sans restriction les trois couleurs, Henri futur V fait une grosse colère, ce qui importerait peu, mais aussi publier, le 29 octobre, un démenti lyrique, ce qui le fait entrer (et sitôt sortir) dans et de l’histoire : « ma personne n’est rien, mon principe est tout… Je ne peux consentir à inaugurer un règne réparateur par un acte de faiblesse »
etc. Embarras profond dans les allées du pouvoir, voyage éclair clandestin du Comte à Versailles, enfin conscient de sa bourde, du 9 au 13 novembre, hébergé chez des amis quartiers St Louis. Il espère rencontrer Mac Mahon, le convaincre encore de sa bonne foi et de sa bonne volonté, monter illico sur le trône. Bien entendu, c’est trop tard, il est éconduit et rentre penaud dans la forêt viennoise. Reste à trouver une solution pour préserver du moins, à défaut, les chances d’une restauration des Orléans. Le duc de Broglie la trouve : on va conférer par un « septennat » au cher Mac Mahon, un bail suffisant pour régler tous les problèmes. Une loi en ce sens est votée le 20 novembre. Cependant on piétine et aux législatives de 1876, les républicains sont très majoritaires (73 % des voix) ; l’assemblée change de couleurs. Mac Mahon démissionne début 1879 et le comte de Chambord meurt en 1883, toujours en exil.
N’ayant pas su rétablir une monarchie parlementaire qui lui fut offerte sur un plateau, il devrait donc figurer, à son grand dam et bien malgré lui, parmi les pères fondateurs de la République, au titre de cette tragi comédie méconnue de l’automne 1873. Sans son intransigeance bornée, nous aurions peut être aujourd’hui un souverain, comme les espagnols ou les britanniques, et Versailles serait la capitale politique du pays. On peut aussi estimer que l’échec de cette restauration dépassait la personne du Comte de Chambord et qu’en tout état de cause la marche vers la démocratie et la modernité en France restait liée en profondeur à l’idée républicaine.

Bernard Legendre

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